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Thème 4

« Il fait froid! »

- Lise, L'Oeuforie Matinale, Montréal, 2 janvier 2009

Il fait froid. Pas froid froid. Mais froid quand même. Pas un frette insidieux, qui se glisse tout partout le long de ton corps, comme quand il fait très humide et que tu penses ben te liquéfier en flaque de slushe sur le trottoir de Montréal par encore déneigé, pas encore comblé de sel, pas encore assez glissant pour que la ville daigne nous filer un coup de main de ce côté-là. Non, bref, il ne fait pas si froid. Et s’il ne fait pas si froid, c’est qu’où tu es, il n’y a pas de trottoir montréalais, ennemi numéro un du citoyen à pied en plein hiver. C’est qu’où tu es, c’est le silence. À peine entends-tu une petite brise, glaciale mais sèche, un souffle qui embrasse les bouleaux et les conifères qui peuplent ton horizon. Au loin, pas si loin, en fait, les arbres s’espacent pour s’incliner devant la glace du lac. Un quai, à demi enseveli sous de minuscules dunes de neige, pointe fièrement le terrain du voisin d’en face. Mais tu ne le vois pas; même si tu n’es pas loin, tu es quand même trop loin pour le voir. Tu le devines, tu le sais, tu le sens; tu l’as déjà vu. Hier, peut-être. Ou ce matin. Peu importe. Là, il fait non seulement froid, mais aussi très sombre. Des pépites d’or crépitent au-dessus de toi, tranquilles, douces. À force de te courber à l’envers pour te rincer l’œil dans cette mer noire du haut, tu en as mal au cou. Tu en as même perdu ton capuchon, découvrant ta tuque et offrant ta tête à la nuit des nuits. Tu inspires de façon interminable. Tu expires tout autant. Inspire. Expire. Seul, tu n’entends que la neige qui grince sous tes bottes quand tu bouges un peu, sur ta chaise de patio, bien enfoncée dans une congère de la terrasse. Derrière toi, à l’intérieur, des gens rient. Ils jouent, ils s’amusent, ils s’obstinent, ils font la fête. Tu te découvres voyeur, clandestin, espion malgré toi. En te tournant sur la droite, tu peux les voir, au-delà de la porte-patio, au-delà du froid, du givre qui se forme sur la vitre. Ils ont l’air heureux.

En essayant de voir un bout de lac entre les branches éloignées, tu t’allumes une cigarette. Ou plutôt tu te bats avec un briquet merdique pour tenter d’y parvenir. Ça y est. Inspire. Expire. Une poff d’air, une poff de boucane. Tu penses que tu pourrais rester ici longtemps. Toute la nuit. Toute ta vie. L’éternité, peut-être. Tu es bien. Inspire. Expire. Une poff d’air, une poff de boucane. Tu es si bien que tu te demandes comment ça se fait. Derrière toi, les rires continuent, signes de plaisirs simples, joyeux. Mais toi, tu ne ris pas. Tu n’en as pas besoin. Inspire. Expire. Toutes sortes d’idées te viennent. Tu ne prends même pas la peine de t’efforcer de les attraper au vol. Tu les laisses couler hors de toi comme un flux intarissable. Tout juste t’étonnes-tu d’être tout à coup si créatif, en plein milieu de nulle part, alors qu’il fait froid, que tout le monde s’amuse et que tu t’isoles dehors, comme si tu ne voulais pas prendre part aux réjouissances. Les idées naissent-elles de l’inconfort? Inspire. Expire. Une poff d’air, une poff de boucane. Inspire. Maudite bonne question. Expire. Tu y penseras une autre fois. Une poff d’air. Quand il fait noir, dans le bois, et que le silence t’agresse en criant dans tes oreilles, tu t’imagines un paquet de trucs. Tu perçois des sons infimes, nouveaux, inquiétants. Une poff de boucane. Tu crois qu’au moment où tu te décideras enfin à rentrer avec les autres, un ours ou un loup te sautera à la gorge et éclaboussera toute cette magnifique blancheur de son écume mêlée à ton sang. Inspire. Tu capotes. Une poff de boucane. Une autre poff de boucane. Tu te lèves d’un coup, tu te précipites vers la porte de côté; une poff d’air. Expire. Tu claques la porte dans ton dos. Et tout le monde se fout de ta gueule devant l’air ahuri que tu brandis, l’œil paniqué et les pommettes roses de froid.

 

Texte: Magalie Morin / Photos: Sébastien Lavallée

© Sébastien Lavallée - Magalie Morin, 2009