Thème 1
« J'ai hâte d'aller à la maison. »
- Lune, serveuse à La Petite Marche, 19 novembre 2008
Dans un grand cendrier de vitre sur le bureau d’une chambre d’hôtel, il y a plusieurs coquillages, une fleur d’hibiscus desséchée, du sable et quelques fourmis. Un peu à côté, d’autres coquillages s’entassent dans le sac de plastique d’un tuba bon marché. De faibles crépitements se font entendre dans la pièce. On croit que cela provient d’un emballage plastique jeté peu de temps auparavant dans la poubelle sous le bureau qui, en se défroissant, produit ce craquement presque inaudible.
Mais ce n’est pas le cas.
Dans le sac à tuba, sur le bureau, dans cette chambre, parmi les coquillages cueillis plus tôt lors d’une excursion, un minuscule bernard-l’hermite ne comprend pas trop ce qui lui arrive. Il a beau agiter ses petites pattes et ses antennes en tous sens, il est pris dans la pellicule transparente, au beau milieu d’une douzaine d’autres coquillages. Alors il gratte le plastique, espérant ainsi trouver moyen de s’en sortir.
Soudain, le sac est soulevé, l’animal panique, rentre dans sa coquille, se faisant le plus discret possible. Deux grands yeux verts l’examinent et rient de bon cœur en le voyant ainsi tenter de se cacher. Avant même d’avoir eu le temps de protester, le crustacé se retrouve dans un verre, sur le comptoir d’une salle de bain, et ne se considère pas plus avancé dans cette position que dans la précédente. Tout à coup, on le noie dans deux pouces d’eau, croyant lui venir en aide en tentant de reconstituer son habitat naturel. Il gesticule, désapprouve, feint de suffoquer, frotte la paroi avec ses nombreuses petites pattes. Et on l’abandonne sur le comptoir.
Quelques instants interminables passent.
Des gens parlent, le verre est saisi, vidé de son eau et replacé près du lavabo. On ferme la lumière.
Des heures plus tard, il fait de nouveau clair; le bernard-l’hermite s’excite, tourne en rond dans son verre, essayant de faire comprendre qu’il n’en peut plus. Les yeux verts reprennent leur examen de l’animal avant de le faire glisser dans une bouteille de plastique bleu, garnie de quelques grains de sable. Un brin soulagé, mais découragé de ce qui lui arrive, le bernard-l’hermite aimerait bien comprendre ce qui se passe et, surtout, retrouver son bel océan.
La bouteille de plastique se met en route et c’est le branle-bas de combat à l’intérieur. L’animal est trimballé pendant cinq longues minutes qui lui font perdre tout espoir.
Il fait noir, dehors.
Puis, le crustacé entend avec bonheur le bruit des vagues.
Le goulot vers le sable, la bouteille éjecte le bernard-l’hermite sur la grève. Celui-ci, apeuré, en a évidemment profité pour se dissimuler dans la coquille qui protège son flasque abdomen.
Une première vaguelette vient laisser quelques gouttes dans l’ouverture de son coquillage. Une deuxième le recouvre complètement d’eau salée. Mais c’est la troisième vague qui l’emporte en l’avalant goulûment.
Et les yeux verts clignent devant la chance qu’a cette si petite chose de vivre dans un si grand océan.

Texte: Magalie Morin / Photos: Sébastien Lavallée
